Le Troisième Homme

6 décembre 2016 13:53 | AgoraVox le média citoyen


Le Troisième Homme est, dans mon souvenir, un très beau film policier, en noir et blanc, illuminé par le visage, le sourire d’Orson Welles et porté par un air de cithare.

C’est d’ailleurs, la cithare et son jeu de cordes qui ouvrent le générique avec l’air qui accompagnera le film tout au long. La Vienne de 1948 où se déroule l’histoire, est présentée dans un montage rapide, accompagné d’un commentaire : à moitié détruite, Vienne a perdu sa splendeur d’avant guerre, son indépendance, son unité, démembrée, divisée en secteurs sous l’autorité des forces d’occupation étasunienne, britannique, russe et française et livrée à des trafiquants sans scrupules qui profitent des pénuries et jouent de la division des autorités.
Cette Vienne de l’après-guerre est peut-être le personnage principal du film. Une Vienne qui enferme les personnages dans ses filets et dont les quelques rares habitants aperçus sont réduits au rôle de passants, de figurants.

C’est dans cette ville-piège, partagée en deux camps, que débarque l’innocent, le naïf Holly Martins (Joseph Cotten), auteur de romans populaires, qui vient retrouver son vieil et fascinant ami, Harry Lime (Orson Welles) qui lui a promis un emploi.
Malheureusement, il arrive le jour de son enterrement, victime d’un accident de voiture devant son domicile.

L’accident s’est produit en présence de deux amis de Harry, Kurtz et Popesco, qui ont transporté son corps. Sur les lieux, Kurtz raconte les circonstances de l’accident. Au moment de se quitter, ils croisent un policier autrichien qui fait sa ronde banale, passant entre les deux amis de Harry, séparant le bien et le mal. Popesco confirme, un peu plus tard, le récit de Kurtz. Mais d’après le gardien de l’immeuble, trois personnes ont transporté le corps de Harry.
Cette contradiction rend l’accident rapidement suspect à Holly Martins et le pousse à la recherche de ce Troisième homme. Contre la police qui soupçonne son ami d’être à la tête d’un trafic criminel, il entreprend sa propre enquête en interrogeant les quelques amis de Harry, entrevus au cimetière. Pour établir la justice.

Jusqu’au coup de théâtre. Un soir, sortant un peu éméché de chez Anna Schmidt (Alida Valli), l’amie de Harry, il aperçoit un homme qui se cache dans l’embrasure d’une porte, avec un chat à ses pieds, le chat qui, d’après Anna, n’aimait que Harry. Suite aux interpellations tapageuses de Martins, une fenêtre s’allume, éclaire furtivement le visage de l’inconnu : Harry. Martins s’élance, une voiture passe. La porte est murée. Harry a disparu. Harry qu’il finira par retrouver.

Ce film noir où humour et cynisme se côtoient, pose la question de savoir qui est bon et qui ne l’est pas, que peut l’amitié ou l’amour face à la découverte du pire. Le major Calloway (Trevord Howard) et Anna conseillent à Martins de ne pas s’occuper de cette affaire qui ne peut rien apporter maintenant à Harry, décédé.
Tout au long du film qui se déroule essentiellement la nuit et, dans la journée, souvent en intérieur, l’angoisse naît des sous entendus menaçants de quelques conseils des amis de Harry. Du dialogue de Martins avec Harry retrouvé, en haut de la Grande roue où les propos de Harry laissent percevoir à la fois ses sentiments et son cynisme effrayant.
Surtout l’atmosphère du film est créée, dès le début, par la silhouette des amis de Harry, les expressions du visage et le regard de Kurtz, le décor de l’appartement du Dr Winckel, les cadrages débullés, des lumières et des ombres, de l’ombre du marchand de ballon, les places et les rues désertes aux pavés luisants, les visages en gros plans, inquiets ou inquiétants des quelques Viennois, les multiples canaux des égouts d’où viennent des voix ou des aboiements qui se referment sur un Harry aux abois. Du sourire séduisant, narquois, menaçant, sûr de lui-même et finalement vaincu et consentant.

Le Troisième Homme

Harry Lime est le troisième homme qui donne son sens, son intensité au film par le manque que crée son absence pendant la première heure du film, et l’éclat de son apparition dans une embrasure de porte et de sa présence imposante dans la suite du film. Il est le personnage vers lequel convergent tous les autres : le moteur du groupe criminel avec Kurtz et Winckel (et Popesco et ses deux hommes de main) ; le séducteur d’une amitié de vingt ans de Martins et de l’amour d’ Anna ; la cible de l’enquête policière de Calloway (qui a son portrait sur sa table comme Montgomery avait celui de Romel) et du szergent Payne son adjoint (Bernard Lee). Tous en sont marqués.

Dans le parallélisme entre l’amour de Anna et l’amitié de Holly, c’est l’amour qui domine. Lors du premier enterrement de Harry, Anna s’en va sans jeter un peu de terre sur le cercueil comme si elle sentait qu’il n’est pas là. Tandis que Martins fait le geste traditionnel avant les complices de Harry qui savent. Lors du second enterrement, elle accomplit le geste. Malgré la gravité des crimes qu’elle connaît maintenant, un lien demeure avec Harry tel qu’il était. Martins ne le fait pas. Ce geste était naturel quand Harry était son ami. Il ne l’est plus. Il assume sa rupture, sa trahison.
Pourtant si Harry n’avait pu être là au moment de l’arrivée à Vienne de son ami, il avait organisé sa prise en charge, il pensait à lui pour un emploi, confiant, il s’est rendu aux deux rendez-vous que lui a proposé Martins. Le second lui a été fatal.

Visage lumineux d’Orson Welles, dominateur et angoissant en haut de la Grande roue ; vaincu, au sourire toujours ambiguë, devant la mort, dans un égout sans issue. Harry, le seul aimé d’amour et d’amitié, finalement trahi et puni par son plus vieil ami. Harry Lime, finit seul. Nous l’aimions tous les deux, qu’avons nous fait pour lui, dit Anna.

Après l’enterrement, Anna avance dans l’allée du cimetière, aux arbres nus d’où tombent les dernières feuilles d’automne, passe devant Martins qui a trahi pour lui rendre la liberté, et devant nous, sans un regard, quitte le cimetière. Seule devant un mauvais choix : refuser les papiers qu’elle peut récupérer et être expulsée ou les accepter et repartir avec Martins, éventuellement. Récompense d’une trahison qu’elle n’a pas commise.

 

1 - Le Troisième Homme (The Third Man) de Carol Reed, sur un scénario de Graham Greene, tourné en1948 à Vienne, sorti en 1949, Grand Prix au Festival de Cannes, avec une musique, Thème d'Harry Lime, composé et joué par Anton Karas. Avec Joseph Cotten (Holly Martins), Orson Welles (Harry Lime), Alida Valli (Anna Schmidt), Trevord Howard (major Calloway), Bernard Lee (sergent Paine).

Le DVD du film existe avec un bonus fort intéressant.

Le Troisième Homme de Graham Greene existe en Livre de Poche

 

Bonus

Comme dans le jeu du cadavre exquis (1), les trois premiers films vus dans le cadre du Cercle des Chamailleurs (2), choisis indépendamment par trois personnes, ont étrangement des parentés et des différences qui enrichissent la vision de chacun grâce aux deux autres.

J’avais oublié La fiancée du pirate, je me souvenais de Miracle à Milan, de toute l’histoire, presque image par image. Le Troisième homme, vu deux fois dont une, à Vienne, à quelques pas de la Grande roue où nous étions montés, restait, dans ma mémoire, comme un film noir, illuminé par le visage d’Orson Welles et la musique du film.

1 - Les trois sont historiquement situés mais de façon bien différente.

La fiancée du pirate, film sorti en 1969, s’inspire nettement de l’esprit de 1968 même s’il n’en montre pas une image et n’en parle jamais. Tout au plus, peut-il être situé dans le temps, notamment, par la feuille de journal sur la contraception affichée sur la porte de la cabane de Marie. Cet esprit 68 explique, en partie, l’accueil qu’il a reçu à sa sortie notamment dans le mouvement des femmes.

Le troisième homme, sorti en 1949 et Miracle à Milan, sorti en 1959, sont des films de l’après guerre.

Le premier se passe dans la Vienne occupée par les quatre grandes puissances et livrée à tous les trafics. Avec des gens qui essaient de survivre grâce à ces trafics dont certains criminels. La fin du nazisme n’est pas la fin cynisme. Une intrigue policière.

Milan est le cadre du second. Essentiellement un bidonville de Milan dont la cathédrale, reconnaissable, n’est vue que lors de la scène terminale : l’envol des pauvres pour le pays où bonjour veut dire bonjour. Ici, c’est l’humanité des pauvres qui est montrée, toujours dans la misère plus de dix ans après la fin de la guerre, tandis que les riches étendent leur empire avec la complicité des forces de l’ordre et se disputent la suprématie. Un conte néo-réaliste et utopique.

2 - Ces trois films sont aussi bien différents dans la forme.
Miracle à Milan, un conte de fées, dans la grisaille de l’hiver et de la misère : seule la neige est blanche, un rayon de soleil réchauffe momentanément un espace où se précipitent les pauvres… Une comédie dramatique où la seule chaleur véritable vient de la solidarité, de l’optimisme et du sourire de Toto il buono.

La fiancée du pirate, un film satyrique, en couleur, sur la noirceur d’un monde paysan agité par la vitalité de Marie et la beauté des différents visages de Bernadette Lafont.

Le troisième homme, film policier, en noir et blanc, la nuit, avec lumières et ombres, gros plans de visages inquiétants. Harry Lime, personnage essentiel, n’apparaît que tardivement : lumineux au sourire narquois, la nuit, dans l’embrasure d’une porte-murée ; dominateur et angoissant en haut de la grande roue ; vaincu, demi sourire toujours aussi ambiguë, devant la mort, dans un égout sans issue.

Le Troisième Homme

3 - Les trois films sont intéressants par leur construction cinématographique.
En quelques minutes, les premières images de Miracle à Milan donnent à voir la naissance de Toto, sa première éducation au bonheur : par de brèves scènes attachées les unes aux autres par des fondus enchaînés qui se recouvrent par le son ou par l’image. Puis, ses premiers malheurs et devenu adulte son accueil solidaire chez les pauvres dans un monde par ailleurs indifférent. Le personnage est posé, son histoire peut commencer.

Les trois premières minutes de La fiancée du pirate annoncent tout le film en deux longs mouvements de caméra qui montrent le milieu terne, paysage et ferme, dans lequel les personnages médiocres vont être perturbés par le prise en main de sa vie par la belle Marie.

Après un générique sur fond de cithare, la Vienne du Troisième homme est présentée, sous la neige, avec ses bâtiments somptueux et ses ruines, ses troupes d’occupation et ses trafiquants, dans un montage rapide, accompagné d’un commentaire qui surplombe les images et leur rend une certaine unité. Cette Vienne de l’après guerre est qui enferme les personnages dans ses filets.

4 – Les conflits

Un conflit de classe. Les pauvres de Miracle à Milan s’envolent, tous ensemble, vers le pays où bonjour veut dire bonjour. Encore dans l’utopie, l’espérance sociale, finissante ?, de l’après guerre.

Un conflit libérateur contre une mini-société paysanne. Méprisée. Dans l’esprit libertaire d’un certain mai 68, Marie de La fiancée du pirate s’éloigne, jeune et belle, sur la grande route de l’espoir, échappant à son milieu et au spectateur, par une journée printanière, vers un destin nomade, peut-être à deux.

 

Le Troisième Homme

Un conflit destructeur entre société et trafiquants. Dont Anna fait les frais. Dans une allée de cimetière, elle s’avance et passe devant nous sans un mot, sans un regard pour celui qui a trahi pour lui rendre la liberté. Elle est seule. Sinon sans avenir, du moins sans espérance.

5 – Un thème musical soutient les trois films. Dont deux ont connu un grand succès. La cithare du Troisième homme, je m’balance de La fiancée du pirate, chanté par Barbara.

 

 

1 – Cadavre exquis : jeu qui consiste à faire composer une phrase, ou un dessin, par plusieurs personnes sans qu'aucune d'elles ne puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes.

2 – Le Cercle des Chamailleurs, un groupe d’amis qui se réunissent une fois par mois pour discuter d’un sujet, d’un livre, d’un film



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